ETHNOBOTANIQUE

Une dilettante veille sur ce sujet

Ceux de la nuit. Les sorciers tenda au Sénégal oriental

Ouvrage de Marie-Paule Ferry, ed. Société d’Ethnologie Française, coll. Anthropologie de la nuit, 75 p., 2014

« Ceux de la nuit », ce sont les sorciers mais aussi les esprits et autres malins génies qui peuvent prendre des apparences multiples, comme celles d’oiseaux, en particulier ceux de la nuit : les hiboux ou les chouettes. Certaines plantes sont également reconnues comme des entités sorcières, c’est le cas de la Striga ermonthica, appelée aussi « la maladie du champ de mil » parce qu’elle en parasite les racines et la version anglaise de son nom est explicite : witch weed, soit « graine de sorciers ». Même un petit vent peut être l’avatar d’un sorcier, surtout lorsqu’il souffle dans la frondaison d’un palmier rônier, avec ses grandes feuilles dentelées en éventail qui abritent les roussettes et s’entrechoquent en produisant un son pareil – nous dit l’auteure – à un bruitage de film d’horreur. Dans la nuit africaine les bruits sont innombrables, seuls les chasseurs ne craignent pas la nuit profonde, à condition d’avoir accompli les rites de protection, ainsi que les femmes, tournées vers la nuit, et qui ont une familiarité particulière avec ce qui est caché, esprits et masques.

Marie-Paule Ferry est ethnolinguiste et spécialiste d’ethnobotanique. Elle a passé de longues années au Sénégal à étudier la langue tenda, parlée par des groupes non peuls, les bedik et basari de la partie orientale du pays. Comme Jeanne Favret-Saada dans le bocage en Mayenne elle désigne la sorcellerie comme une « crise » qui traverse la société et « prend » les individus, et comme elle, elle s’est trouvée « prise » dans l’une de ses crises. Leur particularité dans la société bedik, c’est que ces crises affectent essentiellement la cellule familiale, les « attaques » se produisant entre les membres d’une même famille. On dit alors qu’on « a mangé de la viande de la nuit », prélevée sur le corps des vivants à leur insu. Le terme « viande » renvoie plutôt à l’âme ou au principe vital, mais le maléfice fonctionne comme une sorte d’anthropophagie symbolique qui laisse la victime exsangue et dans un état proche de la mort. Souvent le responsable de l’attaque nocturne n’en est même pas conscient, il faut alors lui faire avouer. Là aussi une plante, en l’occurrence un genre de gui, peut faire éclater la vérité et protéger les vivants. À son corps défendant et en toute innocence, l’ethnologue s’est vue accusée d’avoir ainsi « mangé » le fils de son informateur pendant que celui-ci visitait notre pays et sa capitale.

Le caractère nocturne de ces menées maléfiques fait que ces populations assimilent la sorcellerie à un mauvais rêve, à un cauchemar. Mais comme ailleurs – je cite « ces sociétés agraires où la vie semble devoir s’écouler paisiblement sont en fait le théâtre d’angoisses douloureuses à porter, surtout parce qu’elles sont cachées ». Une menace sourde et indétectable s’appesantit au cœur de la nuit, dans l’obscurité. Les parades existent, elles sont nombreuses et Marie-Paule Ferry les passe en revue. Elle décrit notamment les combats de masques, souvent livrés pour protéger les cultures mais aussi les maisons, ces masques dont l’usage requiert une initiation et qui couvrent le corps de fibres et de feuilles, donnant à ceux qui les portent l’apparence des êtres surnaturels qu’ils sont censés incarner. Parfois ces masques chatoyants et ondulants sont surmontés d’un beau chapeau de rônier blanc, délicatement orné de lys sauvage appelé « arc-en-ciel ». Les jeunes filles qui voient apparaître la créature adorent ça et s’écrient alors : « il n’y a plus de mort ! » C’est que, sous l’effet d’une inversion de sens, ces masques représentant les esprits des morts dansent et chantent mieux que les vivants.

Les contes reproduisent aussi cette inversion symbolique et ils ont également une valeur prophylactique, basée sur la croyance dans le caractère puissamment performatif de la parole. Puisque la nuit des humains est le jour des esprits, ils ne peuvent se dire que la nuit. Mais le « truc » sans doute le plus efficace pour éviter de se faire croquer sous la lune c’est de s’employer à se rendre « fade ». « Avoir du goût », nous dit la langue tenda dans une belle cohérence sémantique et sanitaire à la fois, signifie en effet « avoir de la fièvre, se sentir mal ».

[Texte de Jacques Munier, France Culture, émission « L’essai et la revue du jour », 20. 05. 2014, à réécouter en ligne ici]

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