ETHNOBOTANIQUE

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L’histoire du chanvre au Maghreb

Article de Bellakhdar Jamal, L’histoire du chanvre au Maroc, Revue Hespéris-Tamuda, (Université Mohammed V de Rabat), Vol. XLVIII, (2013), pp. 107-141.

Le chanvre a été introduit au Maghreb, à partir du Moyen-Orient, à une époque lointaine qu’il est difficile aujourd’hui de déterminer avec exactitude, mais en tout cas antérieure au Xe siècle puisque nous trouvons déjà dans le Kitab surat al-ard d’Ibn Hawqal des mentions de sa culture dans les trois pays du Maghreb. Les premiers cultivars acclimatés appartenaient à la var. sativa car le chanvre fut au départ cultivé au Maghreb et en Andalousie à des fins alimentaires (chènevis) et techniques (textiles et papier). Cette variété a cependant pu être exploitée également pour ses propriétés inébriantes comme nous en trouvons un premier indice pour la Kabylie dès le Xe siècle. Peu courante au début, cette pratique toxicomaniaque se répandra par la suite lorsque les premières confréries soufi maghrébines, inspirées par le mysticisme musulman d’Orient, commenceront à occuper une place de plus en plus importante dans le culte populaire. L’usage de la ḥašîša en pratique mystique, apparu timidement au Maghreb au cours du XIIIe siècle, s’installe définitivement dans le paysage culturel à partir du XVIe siècle, changeant petit à petit de statut et de but, la finalité devenant de moins en moins la quête de Dieu et de plus en plus la recherche du plaisir. C’est vraisemblablement durant cette période que la var. indica, plus performante du point de vue de ses effets psychotropes, fut introduite d’Egypte. Il apparaît certain que le Nord de la Tunisie et la Kabylie voisine furent les premières terres d’implantation au Maghreb de la nouvelle variété, terres qui deviendront au XVe siècle la plus importante zone de cannabiculture, d’où celle-ci s’élancera ensuite à la conquête de tout le sous-continent jusqu’en ses parties sahariennes. Et ce n’est probablement qu’au XVIIIe siècle que le Rif fut gagné à la var. indica qui y prospéra alors en raison de facteurs historiques, écologiques, politiques et socio-économiques, pour finir, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, par détrôner la Kabylie et le Constantinois dans le rang de première région maghrébine productrice de chanvre à résine. 
En même temps que cette culture enregistrait des progrès, l’usage du cannabis comme stupéfiant se répandait de manière exponentielle dans la population, devenant vite préoccupant et contraignant les beys d’Algérie et les sultans du Maroc à mettre en place des mesures de prohibition, de restriction ou de contrôle. Ces premières tentatives de régulation et d’encadrement de la culture et de la consommation du cannabis ne seront pas poursuivies durant la période d’occupation coloniale, les autorités françaises et espagnoles ayant adopté, par rapport à cette question, une attitude libérale, politicienne et utilitariste, faisant passer leurs objectifs stratégiques et économiques avant l’intérêt des populations locales. 
C’est ce passé qui surgit dans l’actualité du Maroc moderne, à chaque fois que la question du cannabis est abordée. Les difficultés que ce pays rencontre aujourd’hui dans la gestion de sa politique antinarcotique découlent certes, en priorité, des inégalités qui subsistent encore dans le développement territorial plus d’un demi-siècle après l’indépendance, mais ces difficultés trouvent aussi une part d’explication dans l’héritage de l’histoire.

Tiré à part numérique sur demande adressée à l’auteur.

[Info Telabotanica]

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