ETHNOBOTANIQUE

Une dilettante veille sur ce sujet

Gros plan sur… La thèse de Stéphanie Barral, sur le nouvel esprit du capitalisme agraire : les formes de l’autonomie ouvrière dans les plantations de palmier à huile en Indonésie

Chaque mois, le carnet du RT12 braque le projecteur sur un travail de recherche en cours, thèse de doctorat ou projet. Cette fois-ci ils se sont intéressés au travail de Stéphanie Barral, qui en octobre 2012 a soutenu sa thèse, réalisée au Centre Maurice Halbwachs à l’EHESS sous la direction de Serge Paugam, avec le soutien financier, scientifique et logistique du CIRAD.

Ouvrier récoltant un régime de palmier à huile

Votre thèse s’intitule : “Le nouvel esprit du capitalisme agraire : les formes de l’autonomie ouvrière dans les plantations de palmier à huile en Indonésie”. Comment en êtes vous venue à travailler sur ce sujet ?

Après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur agronome à Montpellier SupAgro, j’ai souhaité compléter ma connaissance de l’agriculture par celle des sciences humaines. J’ai alors eu la chance de bénéficier d’une allocation fléchée du CIRAD qui ciblait l’étude du changement social en lien avec le développement des plantations de palmier à huile en Indonésie.

Lors de la première année de thèse, et au fil des lectures, je me suis rendue compte que les travaux de sociologie rurale étaient majoritairement orientés vers la paysannerie, et ceux de sociologie du travail vers les secteurs secondaires et tertiaires. C’est pourquoi j’ai alors choisi comme objet de recherche le salariat des grandes plantations privées, en croisant les angles morts des deux disciplines.

L’étude des plantations présente aussi des intérêts au regard des enjeux et problèmes contemporains. Avec la mondialisation, l’expansion massive d’une agriculture de firme hautement capitalistique sur l’ensemble de la planète est à l’œuvre, et les surfaces plantées en palmier à huile participent de ce mouvement : en Indonésie elles ont été multipliées par un facteur 10 depuis les années 1970, faisant du pays le premier producteur et exportateur mondial.

De ce fait, la production de palmier à huile est depuis le début du siècle la cible d’une critique environnementaliste prononcée dans les arènes internationales. En comparaison des arguments écologiques, les recherches sur les aspects sociaux de cette production à grande échelle font défaut : la dernière recherche sur les ouvriers de plantation indonésiens, d’Ann Stoler, remonte à 1985. Ainsi, ma recherche de doctorat propose des éléments de réflexion sur les aspects sociaux de cette controverse.

Quels cadres théoriques avez-vous mobilisé pour aborder ces questions ? Avec quels résultats ?

Mon travail est fondé sur une approche compréhensive wébérienne. Je me suis intéressée aux expériences vécues des ouvriers agricoles et de leurs familles, à leurs trajectoires de vie, que j’interprète au regard de l’histoire sociale des plantations indonésiennes pour en déterminer les ruptures et les continuités.

C’est via la notion d’ « état du capitalisme » que je parviens à faire le lien entre les trajectoires des ouvriers et leur environnement social. Mon cadre d’analyse est ainsi fondé sur les travaux de Luc Boltanski et Eve Chiapello qui caractérisent un état du capitalisme par une combinaison spécifique d’autonomie, de sécurité et de bien commun. La définition de l’autonomie et de la sécurité des ouvriers de plantation constitue le cœur de ma thèse. J’interroge ces deux composantes de la vie ouvrière selon trois rapports : 1) le rapport à l’Etat en tant que fournisseur de protections sociales ; 2) le rapport au travail en considérant que de l’engagement dans le salariat découle un certain niveau de protections et de dépendance / d’autonomie, et ce d’autant plus qu’en Indonésie, le droit du travail légitime l’organisation de tutelles paternalistes pour les salariés (fourniture d’un logement, de soins médicaux, d’accès au système scolaire) ; 3) le rapport aux solidarités primaires, dans le sens où des régimes, publics et privés, de protections sociales peuvent se révéler insuffisants.

Jusqu’en 1979, les familles ouvrières avaient interdiction de compléter leur salaire par d’autres activités économiques. Un démantèlement du régime des retraites, survenu cette année-là, a entrainé un changement majeur dans les politiques d’encadrement et dans les trajectoires ouvrières. Dès lors, les horaires de travail ont été aménagés et la liberté d’entreprendre accordée afin de donner aux familles ouvrières les moyens d’épargner et d’investir pour combler les lacunes du système social. Je montre dans ma thèse que ce changement d’état du capitalisme a entraîné l’apparition de deux nouvelles formes d’autonomie : l’« autonomie contrôlée » de certains ouvriers, qui n’arrivent pas à se constituer un capital suffisant à l’arrivée de la retraite, et l’« autonomie conquise » d’autres ouvriers qui connaissent un enrichissement par l’accession à la propriété foncière.

Comment enquêtez-vous sur ce terrain ? Quelles données mobilisez-vous ?

Pour ce travail, j’ai passé plus d’une année en Indonésie et l’approche du terrain s’est faite en deux étapes. Je souhaitais enquêter au plus proche du quotidien des familles ouvrières des plantations, en habitant avec elles. Après des négociations un peu difficiles avec les dirigeants des plantations, j’ai obtenu des autorisations pour aller enquêter dans une première plantation dans la province de Sumatra Nord, où je suis restée cinq mois. Trois sessions d’observation participante chez des familles ouvrières m’ont permis de réaliser une étude exhaustive de cette plantation. Ensuite, à cette démarche d’immersion totale plutôt éprouvante, j’ai préféré mener des enquêtes dans des plantations sans partager la vie quotidienne avec les familles. C’est ainsi que j’ai organisé les études des cinq plantations supplémentaires, qui m’ont permis de vérifier les résultats du premier cas étudié et de monter en généralité dans l’interprétation des données.

Les données récoltées sont principalement issues d’entretiens avec des ouvriers ou des membres de leurs familles. Lors des échanges, je retraçais l’histoire des familles, je m’intéressais à leurs budgets mensuels, à leurs pratiques d’épargne et d’investissement, à leurs représentations du travail et des compagnies de plantation, à leurs projets d’avenir et leurs stratégies pour y parvenir. Je complétais aussi ces informations avec des entretiens de contremaîtres, de managers, de dirigeants, et de personnes ressources extérieures aux plantations telles que des chefs de villages alentours.

[Reproduction intégrale de l’article du Carnet du RT12 de l’Association Française de Sociologie]

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